Femmes et transport artisanal à Antananarivo : ce que révèle le terrain

Antananarivo, capital de Madagascar, les Taxis Be – minibus du transport artisanal malgache – et les taxis-motos sillonnent la ville à longueur de journée. Pourtant, une réalité saute aux yeux : les femmes restent presque absentes de ces métiers.
Fin 2025, Ikanto ANDRIANANJAVAO, chargée de projet féminisation des métiers du transport artisanal en Afrique, au sein de l’antenne CODATU Océan Indien, a mené un diagnostic exploratoire sur ce sujet. Plus de 300 personnes y ont participé. L’enquête a couvert 67 coopératives de Taxi Be, 41 chauffeurs et receveurs masculins, 7 femmes receveuses, les seules identifiées sur le terrain, 72 chauffeurs de taxi-moto, et 120 usagers des deux modes, à parité hommes-femmes.
Les résultats présentés ici renvoient des tendances de terrain et non des données statistiques représentatives de l’ensemble du secteur. Ce que le terrain nous a appris dépasse pourtant largement le simple constat d’une sous-représentation des femmes.
Un paradoxe révélateur
Le chiffre qui résume tout : zéro femme chauffeur recensée sur 4 398 chauffeurs de Taxi Be dans les 67 coopératives étudiées.
Pourtant, 85 % des usagers interrogés disent être prêts à monter dans un véhicule conduit par une femme, aussi bien dans les Taxi Be que dans les taxis-motos. Ceux ayant déjà vécu cette expérience en font une évaluation positive ou neutre, sans exception. Le problème ne semble donc pas venir des passagers. Il se situe plutôt dans l’organisation du secteur et dans ses réseaux de recrutement informels, où les hommes recrutent surtout d’autres hommes.
Un autre résultat renforce ce constat. Parmi les chauffeurs n’ayant jamais travaillé avec une femme, 24 estiment qu’elles conduisent moins bien que les hommes. Ce chiffre tombe à 2 chez ceux ayant déjà eu une expérience directe avec une collègue.
L’insécurité : un problème du secteur avant d’être un problème de genre
Ce qui ressort le plus des entretiens, c’est la convergence des réponses. Chauffeurs masculins, femmes en poste et usagers désignent la sécurité comme obstacle premier.
Dans le taxi-moto, l’unanimité est totale : les 72 chauffeurs enquêtés citent l’insécurité et le harcèlement comme frein numéro un à l’intégration des femmes.
Ce résultat montre une chose importante : l’insécurité n’est pas un prétexte utilisé pour écarter les femmes. C’est une réalité structurelle du secteur, que les femmes subissent de manière plus intense : harcèlement ciblé, agressions, pression constante. Parmi les 7 femmes interrogées, 5 déclarent avoir subi du harcèlement ou de la discrimination dans l’exercice de leur métier. Celles qui restent apprennent à gérer les conflits, à se protéger et à tenir dans un environnement difficile. Une vraie capacité d’adaptation, qui ne devrait pourtant pas être nécessaire pour accéder à ce métier.
À cela s’ajoute un autre frein, plus discret : la honte. Plusieurs femmes évoquent spontanément ce frein psychosocial, non pas comme une contrainte extérieure, mais comme une pression intériorisée qui décourage l’entrée dans le secteur avant même que la question de la sécurité se pose. « Beaucoup de femmes souhaitent faire ce travail, mais elles ont honte », explique l’une d’elles. Le miantsoantso — le fait d’appeler les passagers à voix haute — revient souvent dans les discussions. Cette forte exposition publique constitue, pour beaucoup, un premier obstacle.

Une discrimination perçue comme systémique
Parmi les usagers interrogés, 73% estiment que les femmes sont susceptibles de subir des discriminations dans le secteur du transport artisanal. Ces perceptions attribuent cette discrimination à plusieurs sources : clients, collègues masculins, coopératives, famille et société. Aucun acteur unique n’est identifié, ce qui suggère une perception d’un phénomène diffus, lié au fonctionnement global du secteur plutôt qu’à des comportements individuels isolés.
Les données de rétention complètent ce constat : Le taux de départ annuel des receveuses atteint 21 %, contre 7 % pour les femmes transporteurs (propriétaires de véhicules). Ces chiffres proviennent d’un échantillon exploratoire et ne permettent pas de conclusions définitives. Ils suggèrent toutefois une tendance : le problème ne concerne pas seulement l’accès au métier, mais aussi le maintien dans la profession.
Taxi Be et taxi-moto : deux secteurs, deux dynamiques
Le diagnostic révèle un contraste important entre les deux modes de transport.
Dans le Taxi Be, organisé autour de coopératives anciennes et très masculines, les résistances à la mixité restent fortes. Même parmi les chauffeurs ayant déjà travaillé avec une femme, 17 sur 24 ne souhaitent pas renouveler l’expérience. L’acceptation des femmes au sein des coopératives est jugée faible ou inexistante par 44 % des répondants.
Le taxi-moto présente une dynamique différente. Son organisation plus individuelle et moins formalisée laisse davantage de place aux choix personnels. Une majorité de chauffeurs, y compris les plus expérimentés, se dit favorable à une plus grande présence des femmes.
Fait notable : ce sont souvent les chauffeurs les plus anciens qui se montrent les plus ouverts.
Ce que le terrain ouvre comme perspectives
Le diagnostic ne s’arrête pas au constat. Il met en lumière plusieurs pistes concrètes.
La première parait simple : faciliter l’accès au permis de conduire. Une receveuse de Taxi Be en poste depuis 2017 résume clairement la situation : « Si on nous soutenait pour avoir un permis gratuit, je suis sûre à 100 % qu’il y aurait beaucoup de femmes prêtes à travailler. Le problème, c’est qu’elles n’ont pas les moyens. »
Le diagnostic soulève aussi une piste plus structurelle : la modernisation du secteur lui-même comme levier d’intégration. La transition vers des systèmes de transport plus formalisés pourrait réduire plusieurs des obstacles identifiés. Dans un Taxi Be modernisé, la receveuse n’a plus besoin de crier pour appeler les passagers. Les caméras embarquées peuvent diminuer l’exposition au harcèlement. Le contrat formel remplace l’accord verbal. Autrement dit, la modernisation pourrait favoriser la féminisation du secteur.
