Portrait méditerranée – Nasr Khelifi, Municipalité de Tunis

Portrait méditerranée – Nasr Khelifi, Municipalité de Tunis
Mathieu Martin
Chargé de coopération technique - Tunisie
Actualité CODATU Mercredi 15 Novembre 2017

Entretien
avec Nasr Khelifi

Directeur de la circulation

Municipalité de Tunis

 

La direction de la circulation agit sur le périmètre de la ville de Tunis. Quel est cet organe et quel est son rôle exact ?

La direction de la circulation est une direction technique de la municipalité de Tunis en charge d’élaborer et d’appliquer des stratégies de circulation et de stationnement à l’échelle de la ville (soit les 15 arrondissements du périmètre communal). Elle est l’une des directions relevant de la direction générale des services techniques de la voirie et des espaces verts qui comprend la Direction de l’Eclairage Public, la Direction des Chaussées et des Trottoirs, la Direction de la Propreté et la Direction des Espaces Verts.

Auparavant, les directions; de la circulation, de la chaussée et de l’éclairage public étaient des sous-directions au sein d’une unique direction technique appelée direction de la voirie. En 2011, cette dernière a été divisée conformément au nouvel organigramme de la municipalité révisé en 2008, après plusieurs décennies sans modification. La réorganisation des différents services était faite en réponse à une évolution des besoins, tout en octroyant des promotions aux cadres municipaux.

La direction de la circulation est formée de trois sous-directions comprenant chacune leurs services : la circulation routière, le stationnement, et les travaux neuf et nomination des rues (en charge notamment des numéros d’immeubles).

La gestion de la circulation au quotidien se fait en application du plan de circulation de la ville de Tunis, à l’aide de signalisation verticale (panneaux et autres installations) et horizontale (marquage au sol). La régulation du trafic est assurée par des feux pour la quasi-totalité des carrefours de la ville de Tunis. Cette régulation est aussi faite en étroite collaboration avec la police de la circulation qui intervient souvent aux heures de pointe pour fluidifier la circulation.

En quoi consiste votre travail au quotidien au sein de la direction ?

En tant que directeur de la circulation, je gère d’abord les différents services relevant de la direction, comptant un effectif d’environ 75 agents et des équipements divers. Je suis notamment directement responsable de la gestion et la maintenance de la signalisation routière.

Je suis aussi chargé de la préparation et la gestion du budget (aux alentours de 4 millions de dinar par an environ), la préparation des études et le suivi des travaux,  la préparation des dossiers à présenter aux différentes commissions communales ( Marchés Publiques/ Travaux et d’Aménagements, Affaires Financières et Administratives, Achats, ainsi que les Conseils Municipaux), le suivi des projets de circulation entamés par les différents acteurs et opérateurs du transport, et la mise en oeuvre des projets de concession des parkings à étages.

Enfin, je suis responsable de la coordination avec le gouvernorat de Tunis pour les différents volets de la gestion de la circulation (en particulier sur le sujet des taxis individuels et collectifs), de la coordination avec la police Nationale sous l’égide du Ministère de l’Intérieur (Police de la Circulation & Police Municipale), et j’assiste aux différentes réunions internes et externes.

Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?

Je suis titulaire d’un diplôme d’ingénieur en électromécanique de l’école nationale d’ingénieurs de Tunis (ENIT). J’ai été recruté en 1987 par la municipalité à la direction de la voirie et rattaché en tant qu’ingénieur de travaux d’Etat à la Sous Direction de l’Eclairage Public, relevant de la Direction de la Voirie. J’étais chargé du suivi des études et travaux sur les réseaux d’éclairage public ainsi que de la rationalisation de la consommation d’énergie en collaboration avec l’ANME et la STEG.

J’ai été nommé chef de service des études et des travaux neufs à la Sous Direction de l’Eclairage Public en 1998, puis sous directeur à la même Direction en 2013. La sortie à la retraite de plusieurs directeurs en 2013 – 2014 a été une raison de ma promotion en 2015 à la tête la Direction de la Circulation et du Stationnement, et ainsi de mon déploiement dans le domaine de la circulation et du secteur du transport. J’y travaille depuis 3 ans.

L’essentiel de l’activité de la direction de la circulation donc du plan de circulation. En quoi consiste le travail au regard de ce plan ?

Le plan de circulation est élaboré et appliqué sous l’autorité de la Municipalité de Tunis. Le plan en vigueur vise à promouvoir le transport en commun et maîtriser la voiture particulière. Il se concentre principalement sur l’amélioration de l’accessibilité de la ville à partir des boulevards périphériques en diminuant le transit par le centre-ville et en réorientant la circulation vers les boulevards périphériques. Il a aussi d’autres objectifs tels que la diminution de la charge sur l’environnement et l‘augmentation de la sécurité des piétons. Néanmoins, il n’a été mis en œuvre que partiellement et plusieurs recommandations n’ont pas été concrétisées. A part la piétonisation d’une partie de la rue de Marseille ainsi que de la rue Pierre de Coubertin et du tronçon de la rue Cyrus le Grand, peu d’actions ont été entreprises en faveur des piétons. Aussi, un seul couloir de bus a été mis en place dans le quartier de Passage, au centre ville, mais celui-ci n’est plus respecté et de nombreuses voitures l’empruntent.

Le premier plan de  circulation de la ville de Tunis a été réalisé en 1975 et a aboutit à une régulation du trafic. Il a été actualisé une première fois en 1985 suite à la mise en service de la première ligne du métro léger. La nouvelle mise en oeuvre entre 1985 et 1991 a permis une réorganisation de la circulation générale et l’extension des équipements de régulation de trafic afin de pouvoir raccorder les interfaces rail-route à un poste central.

En 2003, la Municipalité de Tunis a réalisé son deuxième plan de circulation dans le cadre d’une coopération technique entre la Tunisie et l’Espagne, et dont les objectifs étaient l’amélioration des conditions de circulation avec une répartition modale favorisant le transport en commun à la voiture particulière. La mise en place de ce plan de circulation préconisait une réorganisation de la circulation générale, des actions de piétonisation, des aménagements des principaux éléments congestionnés du réseau routier de la ville de Tunis ainsi que le réaménagement de carrefours et la révision de leurs fonctionnements. Une étude complémentaire était ainsi nécessaire pour arrêter une nouvelle stratégie de régulation avec la définition des équipements nécessaires pour la concrétisation des objectifs et recommandations du plan de circulation. La dite étude a été a achevée au mois de Février 2009.

Aujourd’hui, la direction dispose d’une gestion centralisée du trafic désuète. Plusieurs carrefours ne sont plus connectés et les caméras ne fonctionnent plus. Les différentes recommandations de l’étude complémentaire n’ont été appliquées que partiellement (elle s’est limité au renouvellement de 38 parmi les 62 armoires de commande de carrefours, le renouvellement de l’ordinateur central de régulation de trafic) et nécessite des investissements importants dont la ville ne dispose pas.

La direction de circulation propose aussi régulièrement des mesures afin d’optimiser l’exploitation du réseau routier et d’atténuer la congestion dans les certaines artères de la ville de Tunis, mais les procédures sont longues. Les propositions doivent être étudiées par la commission des travaux et aménagements du territoire, en charge des questions de circulation, avant d’être approuvées par le conseil municipal. Puis elles sont transmises au gouvernorat (équivalent de la préfecture) qui a le dernier mot. Au final, peu de propositions passent, généralement pour des raisons de budget.

Nous avons lancé cette année une consultation pour une nouvelle mise à jour du plan de circulation, mais elle a été déclarée infructueuse. On compte relancer cette consultation l’année prochaine.

Le stationnement est la deuxième activité principale de votre direction. Comment est-il géré par la municipalité ?

Le stationnement joue un rôle majeur dans le développement des activités et demeure une préoccupation importante pour la ville de Tunis. Il constitue l’une des composantes principales de l’aménagement urbain et un enjeu majeur pour la gestion de la circulation. La politique de stationnement adoptée, dont les objectifs sont en harmonie avec le plan de circulation, vise à promouvoir le transport collectif, à maîtriser la voiture particulière au centre-ville et à ajuster la demande du stationnement sur l’offre disponible. Elle recherche notamment l’équilibre entre la capacité, la tarification et l’efficacité du système de contrôle et d’infractions. Elle est principalement basée sur une amélioration de l’offre de stationnement hors voirie par l’aménagement de parkings, et la rationalisation de l’offre et de l’exploitation du stationnement sur la voirie.

Sur la voirie, afin de conserver l’activité au centre ville, un stationnement payant de courte durée a été instauré dans les abords immédiats de l’hyper centre. Des zones bleues ont été implantées dans la ville de Tunis, avec une capacité d’environ 5000 places payantes et environ 300 horodateurs. Sept zones bleues existent ainsi aujourd’hui avec une tarification de 0,800 dinars par heure, qui est annuellement révisée, dont quatre sont situées dans l’hyper centre (schéma ci-dessous).

En vue de l’amélioration de la capacité de stationnement dans les parkings en surface, la Municipalité de Tunis a concédé à deux sociétés, la réalisation et la gestion de trois parkings à étages avec une capacité totale d’environ 2330 places de stationnement (940 places à Lafayette, 640 places rue Abderrazek Chraïbi, et 750 places la rue Mokhtar Attia). Ces parkings pratiquent un tarif horaire de 0,700 dinars, et un tarif pour abonnés. En 2016, la Municipalité de Tunis a relancé de nouveaux projets de concession pour la construction et l’exploitation de nouveaux parkings à étages et l’implantation de zones bleues supplémentaires afin de trouver des solutions aux difficultés de stationnement dans des zones saturées (Montplaisir, Centre Urbain Nord, etc.). Le reste des parkings de surface dont le parking sous la Kasbah sont directement gérés par l’Agence Municipale de Gestion, établissement public à caractère non administratif dont le conseil d’administration est présidé par le Maire de la ville de TunisLe stationnement y coûte 2 dinars la séance, la journée étant divisée en 4 séances.

La politique du stationnement prend aussi en considération les riverains, catégorie essentielle à intégrer dans la stratégie du stationnement sans pour autant donner la gratuité totale. Un tarif préférentiel est ainsi octroyé aux riverains avec le droit au stationnement de longue durée et une gratuité selon certaines tranches horaires. Le tarif de stationnement sur la voirie pour les riverains dans les zones bleues, est ainsi fixé à 200 millimes par heure. Une possibilité de payement mensuel des droits de stationnement est aussi donnée (25 DT/mois).

Les infractions aux règlements de stationnement dans les zones interdites ou payantes sont gérées par les agents de police, dont la mission consiste à constater l’infraction et ordonner la sanction appropriée (immobilisation ou mise en fourrière). La municipalité dispose dans ce sens de douze fourrières et de trente grues pour gérer les stationnements irréguliers. 14 d’entre elles appartiennent à l’AMG, et 16 aux entreprises privées. La plus importante est la Tunisie Park Services qui possède 13 grues sur 2 concessions.

Comment la municipalité travaille avec les autres acteurs sur ces sujets, notamment du transport ?

Il y a une volonté de concertation avec les différents acteurs. La Municipalité de Tunis (La Direction de la Circulation et du Stationnement) travaille régulièrement et en étroite collaboration avec le Ministère de l’Equipement et le Ministère du Transport sur les projets d’infrastructure routière, d’aménagement, d’organisation et de restructuration des réseaux de transport dans le périmètre communal de Tunis.

Le  réseau  routier dans  la  commune  de Tunis,  est  composé  de  routes  structurantes  classées  (de  type  nationales, régionales  et  locales)  gérées  par  le Ministère  de  l’Equipement,  et  des  routes  communales (routes principales, secondaires et tertiaires) gérées par  la Municipalité de Tunis. Il en est de même pour les carrefours à feux. La répartition entre local est central est très compliquée. Par exemple, sur l’avenue du 9 avril (derrière la Kasbah de Tunis), les trottoirs et les feux appartiennent à la municipalité, tandis que la chaussée et l’éclairage public sont du ressort du Ministère de l’Equipement. Une étude a été réalisée dans ce sens demandant que l’intégralité des feux soit gérée par la municipalité.

La circulation du métro léger nécessite aussi une coordination avec la Transtu (l’exploitant public des transports en commun à Tunis). Afin d’assurer la cohérence dans l’exploitation des carrefours régulés par des feux de signalisation, aussi bien route-route équipés par la municipalité, que rail-route équipés par la Transtu, une convention a été signée entre ces deux parties. La municipalité prend ainsi en charge l’entretien périodique (préventif et curatif) des équipements de régulation des carrefours rail-route, et la Transtu se charge de la fourniture de toutes les pièces de rechange nécessaires à la maintenance des équipements de régulation des carrefours rail-route. Aujourd’hui, à cause de la situation économique de la Transtu, il arrive que la municipalité participe à l’achat des pièces de rechange à hauteur de 50%.

En termes de mobilité en général, quels sont les principaux enjeux pour la ville ?

Il est important de rationaliser la gestion de l’espace urbain et d’appliquer de nouvelles normes d’urbanismes afin promouvoir une mobilité durable. Il faut dans ce sens favoriser la complémentarité entre les différents modes de transports dans l’optique de la promotion du transport en commun. Cela passe d’abord par un changement de mentalités.

Il faut en parallèle promouvoir le transport en commun en aidant les sociétés de transport à remettre le service à niveau et à garantir la sécurité des voyageurs afin de récupérer des usagers. De notre côté, cela doit s’accompagner de la mise en place de couloirs de bus qui permettront d’augmenter la vitesse commerciale du réseau. Aujourd’hui, l’accès aux transports en commun sur l’avenue Habib Bourguiba est suspendu pour des raisons de sécurité, et sa promotion est donc biaisée.

Il faut enfin promouvoir d’avantages les modes actifs, en élargissant les zones piétonnes et en aménageant des pistes cyclables. La mise en place de pistes cyclables est difficile dans le centre de Tunis, mais le quartier des Berges du Lac s’y prêterait plus pour démarrer. Aussi, s’il n’y a aucune initiative du public actuellement, des projets sont entrepris par des privés. La municipalité soutient notamment le projet Doora qui vise à installer un service de vélos en libre-service dans le quartier des Berges du Lac.

L’accessibilité de la médina est aussi un enjeu important. Un projet de voitures/taxis électriques pour un circuit touristique dans la médina a été initié par la municipalité, mais celui-ci n’a pas encore vu le jour. Pourtant les véhicules ont été récupérés et sont actuellement stockés. Nous voulions aussi mettre en place des bornes escamotables permettant de réguler la circulation automobile sur le circuit, mais cela n’a pas été fait.

Il y a enfin besoin d’une révision de la politique de stationnement. On voudrait augmenter les amendes et passer à la verbalisation sur support électronique pour un meilleur contrôle des contraventions. Nous avons sollicité les autorités pour cela.

Dans le contexte actuel, en vue des élections locales prochaines, quels changements attendre de la décentralisation, du point de vue des directions techniques ?

Il est encore tôt pour se prononcer sur les attentes des directions techniques vis à vis des élections municipales. Ces attentes resteront limitées vu les ressources humaines et matérielles dont disposent les communes. On peut cependant espérer certaines améliorations au niveau réglementaires.

L’organisation des transports urbains en Tunisie est morcelée entre un nombre important d’intervenants. Au niveau central, 8 ministères sont impliquées dans le secteur à divers titres, qui travaillent généralement de leur côté (Ministère du Transport, Ministère de l’Équipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire, Ministère de l’Intérieur, Ministère des Affaires Locales et de l’Environnement, Ministère de l’Investissement, du Développement et de la Coopération internationale, Ministère des Finances, Ministère de l’Industrie, ou encore Ministère  du Commerce). Or au niveau régional, un unique organisme capable mettre en place des stratégies de développement dans le Grand Tunis est nécessaire. Dans ce sens, une Autorité Régionale Organisatrice des Transports Terrestres (ou de la Mobilité) devra être créée afin d’organiser le transport, et garantir le développement des transports urbains.

Une telle autorité doit permettre de planifier le transport urbain à l’échelle du Grand Tunis en actualisant le plan directeur de transport du Grand Tunis, ainsi que les plans de déplacement des villes concernées avec vision globale des sites, et en réalisant des études d’organisation du système du transport en commun. Elle devra aussi permettre de renforcer le rôle des collectivités locales dans la planification, qui est actuellement très limité.

Quels sont les enjeux internes à la direction de la circulation ?

Nous rencontrons aujourd’hui d’importants soucis de personnel. Il n’y a plus d’ingénieur pour gérer cette direction. Aujourd’hui, la direction de la circulation compte en tout deux ingénieurs et cinq techniciens. Avant 2011, les ingénieurs étaient au nombre de sept.

Comment voyez-vous vos prochaine années ?

Il me reste 4 ou 5 ans de travail avant la retraite. Après celle-ci je penser retourner à Sidi Bouzid, ma ville natale. Il y a des projets en agriculture que je souhaiterai développer.