Entretien avec Roger Mahazoasy, Directeur de la Coopération Décentralisée à Madagascar

Actualité CODATU Jeudi 3 Janvier 2019

Entretien avec Roger Mahazoasy, Directeur de la Coopération Décentralisée au Ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation de MADAGASCAR, de passage à CODATU le 14/12/2018.

CODATU : Monsieur le Directeur, en tant qu’observateur attentif des territoires de Madagascar au travers de leurs coopérations décentralisées, mais aussi en tant qu’ancien Ministre et ancien Maire (PDS) de Nocy-Be, que pensez-vous de l’évolution des villes à Madagascar et en particulier de la question de la mobilité dans ces villes ?

Roger Mahazoasy : Je pense qu’il faut déjà voir au niveau mondial le nouvel agenda urbain. Cela fait des décennies qu’une prise de conscience se fait et Madagascar s’inscrit bien dans ces évolutions. A Madagascar, le rêve d’un Maire d’une commune rurale est maintenant de devenir le Maire d’une ville. On a aujourd’hui 76 communes qualifiées d’urbaines administrativement, sur 1695 communes en tout. Or les études du Schéma National d’Aménagement du Territoire de 2009 montrent qu’il y a en fait 172 centres urbains si on regarde comment fonctionnent réellement les territoires, suivant des critères internationaux. Les Ministères collaborent pour élaborer de nouveaux critères de classification des communes. Le nouveau recensement 2018, dont les résultats sortiront en 2019, devrait confirmer ces évolutions. Les élus de ces 172 centres urbains sont motivés et recherchent des appuis techniques et financiers pour faire face aux nouveaux défis qu’ils rencontrent. Les grands problèmes sont la gestion et l’aménagement de la Cité, la gestion des ordures ménagères et de l’assainissement, et l’inefficacité des systèmes de transport urbain dans les plus grandes villes (Antananarivo, Tamatave, Majunga , Diégo, Tuléar, Fort Dauphin, Fianarantsoa). La problématique du transport urbain commence à inquiéter aussi dans les villes plus petites comme Moramanga ou Morondava. Il s’agit de transport artisanal, réalisé par des petits opérateurs regroupés dans des coopératives. Il peut s’agir de Mini Bus dits Taxi-Be, de tricycles dits Bajaj, de cyclo pousses, voire de pousse pousse à traction humaine. Il n’y a aucune organisation rationnelle dans ces grandes villes et donc le système est peu efficace, la compétition est totale, et les usagers voyagent dans des conditions de confort et de sécurité tout à fait hors normes. Mais cela existe, transporte à Antanananarivo plus de 1 million de passagers par jour, sans aucune subvention de l’Etat, et donc il faut essayer d’améliorer ce système. Or les compétences dans le domaine du transport urbain ne sont pas clairement attribuées entre l’Etat et les collectivités locales, ce qui explique sans doute une grande partie des difficultés que nous rencontrons. Ce sera à n’en pas douter une des priorités du futur gouvernement (des élections présidentielles sont en cours) que d’avancer là-dessus. Et c’est sans doute un préalable pour pouvoir avancer sur des projets de transport de masse, plusieurs fois annoncés dans la Capitale, mais pas encore réalisés.

 

CODATU : CODATU essaie actuellement de soutenir et développer les coopérations décentralisées dans le domaine de la mobilité urbaine, au travers de dispositifs comme le 1% transport urbain, ou l’appui pour répondre aux appels à projet de l’Union Européenne. Est-ce que le panorama des coopérations décentralisées évolue à Madagascar ? Quelles sont les tendances et est-ce que le sujet de la mobilité urbaine est abordé ?

Roger Mahazoasy : Nous sommes aujourd’hui en phase transitoire après les 2èmes assises ayant eu lieu en mars 2018. Il y a eu peu d’avancées sur le sujet urbanisme, bien que pourtant identifié comme sujet important. Mon ministère considère aujourd’hui qu’il faut avoir des approches différentes en matière de politiques publiques en fonction des territoires auxquels on s’adresse. C’est une demande des élus. Les coopérations décentralisées évoluent dans le sens des chantiers mondiaux : ODD, changement climatique, développement urbain. On est de plus en plus intéressé par les bonnes pratiques qui peuvent nous intéresser, nous faire gagner du temps dans le processus d’urbanisation et éviter des erreurs commises ailleurs, car Madagascar en est encore au tout début de sa transition urbaine, avec un taux d’urbanisation de l’ordre de 30%. Les coopérations tripartites Sud-Sud-Nord sont aussi des concepts fort intéressants. A Madagascar, la coopération décentralisée a été un véritable laboratoire pour inspirer de nouvelles politiques publiques, et parfois même impulser des projets structurants qui ont été financés ensuite par les bailleurs classiques. Le terrain est favorable au niveau de l’Etat pour accompagner ces démarches. On peut citer des exemples comme celui du rôle de la Picardie dans le Nord de Madagascar sur l’approche territoriale de la gouvernance. Un autre cas est celui de l’appui des collectivités alsaciennes au travers du GESCOD dans la Région Boeny, qui a renforcé l’autonomie de la commune de Majunga, ou l’intercommunalité à Maevantanana. Par exemple cette coopération a permis de réaliser une gare routière intercommunale en sortie de ville, qui permet de financer le fonctionnement de la structure intercommunale. On évolue aussi vers plus d’intégration du secteur privé dans les projets de coopération décentralisée. Je souhaite en profiter évidemment pour lancer un appel aux villes du monde qui seraient intéressées par appuyer des villes malgaches : nous pouvons vous mettre en relation et faire notre maximum pour faciliter vos démarches. Il y a beaucoup à faire et nous avons désormais compris la valeur ajoutée spécifique de la coopération décentralisée, qui nous semble cruciale pour appuyer la maitrise d’ouvrage communale.

 

CODATU : A ce sujet, est-ce que la décentralisation progresse à Madagascar ?

Roger Mahazoasy : Nous sommes en phase II, à partir des nouvelles lois de 2014. Beaucoup de questions ont été prises en compte. On a aussi institutionnalisé des expérimentations comme le budget participatif, comme l’IGL (Indice de gouvernance locale) ou l’observatoire de la décentralisation et du développement local.

Un autre point non négligeable est que l’Etat a fait un gros effort sur la dématérialisation des transferts de subvention vers les communes et les Régions. Nous avons besoin d’aller encore plus loin dans le sens  de la transparence, de la redevabilité, tant au niveau central que subnational.

Une grosse avancée vient du fait que les collectivités prennent conscience de leur rôle et commencent à se structurer en associations et deviennent des interlocuteurs de l’Etat dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques. C’est ainsi le cas avec les nouvelles associations comme l’AMGVM (Association des Maires des Grandes Villes de Madagascar, qui est partenaire de CODATU par convention), l’association des Maires de communes rurales, l’association des femmes maires, l’association des communes pratiquant le budget participatif, l’association des petites et moyennes villes (en cours de structuration), l’association des communes portuaires et du littoral, ou enfin l’association des communes autour et dans les aires protégées.

On cherche actuellement à fédérer toutes ces associations, y compris association des régions de Madagascar.

En résumé la décentralisation progresse effectivement mais cela se fait nécessairement progressivement. Une des grandes difficultés réside dans les ressources humaines du personnel des Mairies, et là aussi un nouveau chantier est en cours avec le développement de l’INDDL (Institut National qui forme les agents des collectivités locales).