Agadir : développement du réseau de transport et expérimentation des mobilités numériques – Entretien avec Jamal DAMICH, chef de service Mobilité et Transport à la Commune d’Agadir (Maroc)

Agadir : développement du réseau de transport et expérimentation des mobilités numériques – Entretien avec Jamal DAMICH, chef de service Mobilité et Transport à la Commune d’Agadir (Maroc)
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yaggoun
CODATU
Chargé de coopération Egypte
Héloïse CHAUMIER
CODATU
Chargée de projet / Project manager
Actualité CODATU Lundi 1 Octobre 2018

Jamal DAMICH : actuellement chef de service Mobilité et Transport au sein de la Commune d’Agadir, il est également chef de projet PDU du Grand Agadir et chef de projet BHNS dans la même localité. Il fait également partie des formateurs nationaux en mobilité urbaine du ministère de l’Intérieur et membre actif de plusieurs réseaux de mobilité. Titulaire du Master Transport et Mobilité Urbaine Durable coordonné par CODATU, l’Université internationale Senghor et l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme (INAU) de Rabat ; également doctorant à l’école d’ingénieur « ENSA » UTZ – Agadir.

Contexte institutionnel : le défi de la gestion des transports à l’échelle intercommunale

Pouvez-vous nous présenter brièvement l’organisation et la gestion du transport à Agadir ?

Avant de présenter l’organisation actuelle, j’aimerais revenir sur l’évolution du contexte d’Agadir ces dernières années surtout depuis 2010. À cette période, la commune d’Agadir était confrontée à de nombreuses problématiques liées à la gestion de certains secteurs dont le fonctionnement dépasse le périmètre communal et se retrouve en interaction avec les communes avoisinantes. Par exemple : l’éclairage, la gestion des déchets, mais aussi le transport collectif. La commune d’Agadir concentre en effet un bon nombre d’activités économiques et administratives, les mouvements pendulaires sont ainsi importants sur toute l’agglomération et notamment avec neuf communes avoisinantes.

On a essayé au départ d’aborder ce type de problématique, mais il n’y avait pas de cadre légal pour la gestion des affaires intercommunales. Ainsi, on a créé un modèle de convention signée par les communes pour gérer le transport collectif par autobus en l’absence d’une autorité régulatrice de transport. L’exploitation a fait l’objet d’une gestion déléguée avec un opérateur privé et la maîtrise d’ouvrage est revenue à la wilaya.

Ce travail a permis d’accélérer le processus de mise en place d’une autorité de transport (établissement de coopération intercommunale prévu par la charte communale) qui a abouti ainsi à sa création en 2014. Aujourd’hui, cette autorité a compétence pour tout ce qui est organisation, planification, tarification, restructuration des réseaux et études…Etc.  Elle dispose notamment de l’autonomie financière nécessaire, et a permis la réalisation d’un Plan de Déplacement Urbain (PDU) pour la période 2017-2022 (vision 2030).

En plus de cette autorité de transport qui s’occupe de la planification, nous avons également mis en place une SDL (Société de Développement Local)[1] du nom d’Agadir Al Kabir, une sorte de bras opérationnel pour la réalisation des études et des projets de transport, l’achat de matériel, le suivi et le contrôle des opérations d’exploitation avec le privé…etc.

La mise en service d’une ligne de BHNS est l’opportunité de restructurer le réseau et développer des solutions de mobilité numériques

Nous avons ainsi l’établissement de coopération (composé des neuf communes et de la région), ainsi que la SDL Agadir El Kabir, qui travaillent pour la réalisation des objectifs du PDU. Le premier projet dont la réalisation est prévue pour début 2019 est la mise en service de la première ligne de BHNS. Cette ligne sera notamment accompagnée avec un système d’information voyageur, de système de priorité absolue aux carrefours et de vidéosurveillance. Le projet de BHNS sera une occasion pour repenser et restructurer le réseau de transport public par autobus avec les autres modes de transport dans une approche de complémentarité et d’intermodalité. L’intégration physique du réseau sera consolidée par une intégration tarifaire.

En tant que feuille de route, le PDU 2017-2022 intègre-t-il la question de la mobilité numérique en tant qu’axe à part entière ou bien le numérique est traité de façon transversale dans le document ?

D’une manière générale, le PDU a mis en avant le concept de mobilité durable avec des objectifs sociaux, économiques et environnementaux, en précisant qu’il y’a plusieurs façons pour y arriver. Ainsi, sans pour autant énumérer ou se limiter à certains outils spécifiques tels que la mobilité numérique, il demeure un document de planification dont l’objectif est de rester aussi flexible et adaptable que possible aux évolutions.

Par ailleurs, dans le cadre des coopérations internationales avec les bailleurs de fonds, ou dans le cadre de la coopération décentralisée, on précise certains outils tels que la Smart City. Le PDU offre des pistes stratégiques, puis avec les partenaires, on a essayé de travailler sur les outils et les exploiter notamment la Smart City et par extension la Smart Mobility.

En outre, dans les projets relatifs à la Smart City, on aborde des problèmes liés au transport sans forcément travailler sur le système de transport en lui-même. Par exemple on travaille sur la numérisation des démarches administratives : au lieu d’adapter l’offre à la demande, on a essayé de réduire la demande de déplacement. On peut aujourd’hui effectuer des démarches sur internet ou par smartphone et éviter de se déplacer. Le principe est que les habitants peuvent avoir accès aux services avec plus de liberté et de facilité et réduire les déplacements physiques contraignants.

De nombreuses expérimentations en cours : open-data, gestion du trafic, parkings 2.0, véhicules électriques, information-voyageurs, etc.

Dans ce contexte, quels sont les projets qui relèvent pour vous de la Smart Mobility sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Première chose, on essaye de mettre en place un observatoire, car cela permettrait de mieux comprendre les besoins des usagers et leur offrir des services adaptés. Nous avons un système de suivi de la mobilité urbaine de façon continue et systématique toute l’année. C’est un projet de la Banque Mondiale qui s’inscrit à l’échelle nationale et même internationale pour constituer une base de données ouvertes, ou ce que l’on appelle Open Data[2]. On a commencé à travailler en 2018 sur la première base de données, et des personnes sont chargées de l’actualisation de cette base avec les nouveaux projets en cours notamment. On réalise aussi des enquêtes ménages déplacements pour comprendre le comportement des usagers en matière de mobilité, et des enquêtes sur le trafic routier à différentes périodes notamment la période estivale. On a aujourd’hui à Agadir six stations de comptage du trafic routier permanentes. L’information est centralisée d’abord à l’échelle nationale, pour être traitée, puis elle devrait être disponible l’année prochaine.

Nous avons aussi quelques projets en parallèle liés à la gestion du trafic routier dont l’objectif est de maîtriser les flux de circulation et limiter l’usage de la voiture dans les zones piétonnes notamment la zone balnéaire. Ainsi, nous allons équiper 18 carrefours intelligents gérés par une microrégulation en temps réel.  Cela permettra notamment de réguler le trafic et de favoriser la circulation des transports collectifs. Le projet recouvre aussi la gestion du stationnement pour limiter la place de la voiture à certains endroits et permettre l’instauration de zones piétonnes. Nous avons aussi réalisé un premier parking doté de PMV (panneaux à messages variables) et des capteurs au sol pour informer sur les places disponibles. Ce parking dispose aussi d’un système de gestion de la tarification variable selon la demande.

Par ailleurs, nous avons aussi un projet de vélo en libre-service. On compte mettre en place 15 stations dotées de bornes de recharge électrique solaire, et avec 150 vélos. À noter qu’un réseau de 140 km de pistes cyclables est prévu dans le PDU.

Également, nous avons effectué des rencontres internationales sur l’électrique, et suite à cela, nous avons identifié entre autres un projet de mise en place de véhicules électriques au sein de la mairie d’Agadir pour le déplacement du personnel administratif et des vaguemestres (postiers de la commune). Ces véhicules seront rechargés par l’Énergie excédante provenant des panneaux photovoltaïques installés sur le siège de la mairie.

À souligner que dans le cadre du Plan de Déplacement Administratif (PDA), nous avons essayé d’intégrer certaines pratiques qui relèvent de la Smart Mobility. Après étude et enquête auprès des 1600 agents administratifs, nous avons lancé des réflexions et projets sur le vélo partagé, sur la mise en place de covoiturage entre les agents de la commune, avec des plateformes d’échanges dédiées pour cela.

Enfin, nous avons expérimenté avec Google une application d’informations voyageurs pour le transport en commun du Grand Agadir. Le projet a été lancé en avril 2018. Il consiste en une plateforme accessible via un site internet et l’application Google Maps. On retrouve les informations sur les itinéraires, les arrêts, les lignes, ainsi que les horaires. Nous essayons de bien exploiter les données en temps réel et d’adapter le service aux besoins des usagers.

La volonté politique : un facteur important de réussite de ce type de projets

Vous travaillez en parallèle sur plusieurs thématiques, le fait de parler de données numériques facilite-t-il le dialogue entre les acteurs et la mise en place des projets ?

Cela reste dans tous les cas une mission difficile de passer d’un modèle conventionnel où l’information n’est pas disponible à une nouvelle manière de travailler. Ce qui a facilité le travail est clairement l’engagement politique. On a eu l’occasion de travailler avec le président de la commune et son bureau qui sont conscients des enjeux et de l’importance de la Smart City et de la Smart Mobility. Ajouter à cela l’accompagnement des acteurs de la coopération internationale et des bailleurs de fonds avec qui l’on a eu des échanges intéressants sur les expériences à l’international, mais aussi le renforcement de capacité et les formations suivies dans ce sens. Après, c’est à l’équipe technique de faire des efforts pour transmettre cette vision aux autres acteurs locaux.

Ces efforts sont bien sûr fournis également par les acteurs de la Wilaya, des services du ministère (équipement, transport…), de la police qui gère la circulation et les stationnements, et qui a d’ailleurs aussi participé à des formations et des voyages d’études. Sans oublier la société civile qui facilite énormément l’avancement des projets.

Dans la conception des projets, on se confronte à la réticence des acteurs sur des questions de mobilité durable. Notamment lorsqu’on veut restreindre le trafic routier, le stationnement, diminuer la place de la voiture…etc. On rencontre davantage d’obstacles sur ces questions-là.

Y a-t-il une vision construite localement et/ou coordonnée avec le niveau national pour la mobilité numérique ?

Il n’y a pas encore de vision proprement construite sur cette question, mais on a évoqué les actions entreprises à l’échelle nationale notamment avec les orientations de la Banque Mondiale, ou encore la vision locale avec le PDU. On essaye toujours de coordonner les démarches. Il y’a par exemple l’initiative Mobilise Your City pour faire le lien entre les visions nationales et locales de la mobilité.

On peut dire que ce sont les prémices et les premiers exercices pour tendre vers une vision synchronisée entre le national et le local.

Avez-vous identifié des risques concernant l’investissement dans les nouvelles technologies, notamment des problématiques d’adaptation des outils, souvent importés, au contexte local ?

D’une part, les contrats que nous avons actuellement permettent de travailler avec des opérateurs professionnels et expérimentés tels que Alsa, qui gère des lignes en Espagne et en Angleterre notamment. Ils ont une bonne connaissance et une bonne maîtrise du système et nous avons mis en place un processus de communication efficace qui nous permet d’améliorer le niveau de service de façon continue. Nous ne rencontrons donc pas de difficultés majeures à mettre en place des outils localement.

D’autre part, il faut également avoir un portage national pour mettre en œuvre ce genre d’initiative. L’agglomération d’Agadir fait un suivi de ce qui se passe à l’international et l’on aimerait que davantage de projets pilotes se mettent en place au niveau national pour ne pas être en retard. Le budget alloué à ces projets-pilotes reste raisonnable, mais une fois la vision arrivée à maturité, il est nécessaire d’avoir le soutien de l’Etat et des bailleurs de fonds. Ce n’est pas la commune toute seule qui peut prendre en charge le coût d’investissement de projets d’envergure, surtout que les impacts sur le territoire sont souvent importants. On a effectué des projets pilotes et l’on attend les fonds notamment du secteur privé et ceux annoncés lors des conférences telles que la COP 22 pour améliorer les stratégies et développer les projets.

Enfin, avez-vous constaté une amélioration dans les services fournis en leur intégrant la composante du numérique ?

Pour l’instant la plupart des projets ont été lancés récemment, ils sont en cours d’expérimentation et de mise en place, il est donc un peu tôt pour en tirer un premier bilan ou pour en faire l’évaluation. Mais nous continuons comme je l’ai dit à développer ces initiatives et les services de mobilité mise en place pour le moment sont prometteurs.

Cet entretien a été réalisé le 27 août 2018 par Younes Aggoun, chargé de coopération CODATU en Egypte, dans le cadre de la « Communauté de Pratiques pour le Transport Urbain Durable en Méditerranée » du CMI. Cette communauté de pratique – animée par CODATU – a pour objectif de promouvoir l’apprentissage collaboratif concernant la mobilité urbaine durable dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

[1] Gérées par la charte communale, les SDL sont des sociétés de droit privé à intérêt public. Avec une participation des personnes morales de droit public de 51% minimum dans les capitaux, (les collectivités doivent avoir 34%mimimum). Le privé peut être actionnaire à hauteur de 49 % maximum. Ces sociétés se sont développées dans plusieurs secteurs, dont la gestion du patrimoine, la propreté, l’éclairage public…Etc.

[2] Le ministère a mis en place un Système de Suivi de la Mobilité Urbaine –SSMU au niveau des villes marocaine

Partenaires associés

CMI – Center for Mediterranean Integration
Agence Française de Développement (AFD)

L’Agence Française de Développement (AFD) agit depuis soixante-dix ans pour lutter contre la pauvreté et  favoriser le développement dans les pays du Sud et dans l’Outre-mer. Au moyen de subventions, de prêts, de fonds de garantie ou de contrats de désendettement et de développement, elle finance des projets, des programmes et des études et accompagne ses partenaires du Sud dans le renforcement de leurs capacités.

Les transports constituent un secteur d’intervention traditionnel de l’AFD. Sur la période 2001-2005, l’Agence a mobilisé environ 164 M€ par an en moyenne pour la mise en œuvre de projets dans le secteur des transports (en incluant les projets de développement rural et urbain comportant des activités de transport).

World Bank

La
banque mondiale (World Bank) est une source essentielle d’appui financier et technique pour les pays en développement du monde entier.